Prépublication

 Un apéritif. Quelques extraits tirés du livre ‘La terre promise’. La Louvière. Charleroi. Borinage.

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Trois extraits situés dans le quartier du Hocquet à La Louvière, un quartier d’ouvriers flamands jusqu’aux années septantes.

Extrait 1  

Passée la faïencerie Royal Boch, débute le quartier du Hocquet, bastion de l’immigration flamande à La Louvière. Des dizaines d’années durant, ces cités, impasses et cercles, ont résonné de l’écho des cris, disputes et éclats de gorges venues la Flandre profonde. Aujourd’hui, ce sont des pleurs de nourrissons et de la disco-pop arabe qui me vient des seuils entrouverts.
Plus loin, un étroit chemin me conduit à un terrain de football : les gradins sont peuplés de mauvaises herbes et de buddleia ; sur la pelouse, courent de vieux déchets de papier et de plastique. Ce doit être Triffet, l’ancien stade du club de foot de la Royale Association Athlétique Louviéroise. Sous ses tribunes, gît le vélodrome où la pauvre Flandre d’Auguste De Winne venait admirer la première génération de flandriens, héros de leur mère patrie, encore plus résistants que les gueules noires de Bascoup.
Dans le local en béton, propriété du club, qui longe le terrain, une poignée d’Italiens pensionnés tapent la carte et lisent la Gazetta dello Sport. Je les questionne sur les Flamands du coin… Ils me renvoient un regard étonné.
“Vous êtes trop tard”, répond Francesco, la septantaine bien frappée, venu travailler dans les mines des Charbonnages du Centre, après la Seconde Guerre Mondiale. “Il y a quelques années, j’en connaissais encore quelques-uns, de la première génération. Mais ils sont tous morts maintenant. Où ils sont partis en maison de repos. Hocquet, c’est le quartier des macaronis maintenant.’
Je quitte le stade, et les graffitis sur les murs et les cabines électriques confirment les mots de Franscesco, bien que les tags maghrébins gagnent du terrain. Tous clament le même message, dans les orthographes les plus variées: “Nique/nieque/nic la police”.
Alors que je passe le portail, Francesco me rattrape avec forces mouvements des bras. “Ecoutez, dit-il, Rue des Cyclistes, vous trouverez peut-être bien un vieux métallo de chez Boël. Un doux frisson me redresse l’échine: il existe celui qui peut encore raconter: le Dernier Témoin de la Flandre oubliée de Hocquet.

Extrait 2

Les immigrants flamands débarquant à La Louvière venaient de toutes les provinces, mais surtout des régions voisines du Pajottenland en de la Dendre. Si la vie de la mine et ses dangers, notamment les risques de silicose, n’avait rien d’enthousiasmant, une lecture des passages terribles que De Winne a écrit sur les fabriques d’allumettes de Gramont suffit à comprendre pourquoi tant de fils de la Dendre ont choisi de s’enfoncer dans les puits de charbon du Centre.
“Allez visiter les villes industrielles et voyez ce que le capitalisme a fait de ces hommes forts, de ces belles femmes et de ces charmants enfants. Aucune déchéance n’égale celle qu’ont connue ceux qui fabriquaient les allumettes à Grammont. Manipuler le soufre exposait les ouvriers à une horrible maladie, le sphacèle – sorte de gangrène sèche, entraînant la mortification des tissus. Le soufre effrite les dents, ronge les mâchoires, élime tous les os du corps, (…) A l’hôpital de Gramont, on conserve les maxillaires des ouvriers, qu’on a dû leur enlever pour éviter la nécrose des os inférieurs de leur crâne. On les montre ensuite comme des curiosités aux visiteurs. ”
De Winne cite plus loin “un médecin des maisons de Dieu” qui racontait qu’à l’examen médical des jeunes recrues de l’armée, on était très sévère avec les jeunes de Gramont: ils se cassaient les os au moindre effort de force”.

Extrait 3

Dans les rues de La Louvière, aucun monument, aucune plaque ne commémore la migration flamande. Il y a bien pourtant, sur la Place de la Concorde, un monument dédié à l’immigration italienne.
Et pourtant, des milliers de noms flamands sont taillés dans le minerai, dans la pierre tombale, sur les monuments aux disparus, aux ensevelis, … Comme sur la plaque commémorative de la Société civile des Charbonnages Bois-du-Luc & Havre, érigée sur le mur d’angle de la Rue du Midi et de la Rue Saint-Patrice, juste en face de l’entrée principale de la mine: “A nos ouvriers tombés glorieusement pour la patrie”. Suivent des noms : De Backer Omer né à Steenhuyse, De Mol Hector né à Houdeng-Aimeries, Denutte Remy né à Smeerebbe-Vloersegem, De Wit Pierre né à Saint-Gilles-Waes, Hauters Leo né à Denderwindeke,…
Sous la plaque, les noms de la liste ne sont plus lisibles: effacés par un siècle de pluies, de grêle, de neige et de vent du nord-ouest, qui vient des Flandres.

Charleroi Sud

 

Charleroi, city of dreams. Deux extraits.

 

Extrait 1.

Tout près de Charleroi-Sud, le pont Saint-Roch offre l’une des vues de ville les plus archétypiques de Wallonie. Deux hauts viaducs se croisent juste au-dessus de la gare en une boucle extravagante. L’arrière-plan se colore de gris, de noir, de brun et d’orange sous l’effet des champignons de fumée qui s’échappent des hauts fourneaux établis le long de la Sambre. Lorsque le coke est refroidi, le ciel s’éclaire à travers d’énormes panaches de vapeur blanche. Une dia liquide aux couleurs de Permeke.

Les hauts fourneaux eux-mêmes restent invisibles, mais c’est justement cela qui les rend si menaçants. On ne peut qu’imaginer l’immense dragon polycéphale qui se cache derrière la gare, suant et toussant par tous ses orifices. Il ne dort que très rarement.

Cette image symbolise une bonne part de la Wallonie. Beaucoup de mots, aussi, que je relie spontanément à l’histoire de la région. Esprit pionnier. Dynamisme. Entreprise. Autrefois, les Rockefeller belges, grands bâtisseurs d’empires comme les Solvay ou magnats du charbon comme les Warocqué, vivaient dans ces régions. Ils étaient les précurseurs de la globalisation qui déferlerait un demi-siècle plus tard sur l’industrie wallonne. Un mot manque à la série : tragédie.

Entre le pont Saint-Roch et Charleroi-Sud – je regarde à présent vers le bas – s’étend un large enchevêtrement de voies ferrées. L’un des plus beaux deltas du chemin de fer belge. Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour lire dans ce labyrinthe l’inquiétude, les rêves et les ambitions des dizaines de milliers d’aventuriers qui débarquèrent un jour dans cette gare. Ils arrivaient de toute l’Europe, en quête d’un travail et d’un estomac plein.

Le 4 novembre 1954, Gaston Durnez parlait dans le Standaard de « Charleroi, la gare flamande ». Le lundi matin, les quais étaient inondés de « walewerkers » venus de tous les coins de Flandre, du Westhoek à la Campine anversoise, « où le chômage n’est pas moins grave que dans les Flandres. » La plupart travaillaient dans les mines, la métallurgie et les « travaux », c’est-à-dire le bâtiment, qui était dans la région un secteur presque exclusivement flamand. Ces ouvriers séjournaient la semaine dans des maisons de logements ou des chambrettes au-dessus de cafés avant de retourner chez eux le vendredi dans des wagons surchargés et malodorants. Ces longs trajets étaient l’occasion d’une grande bourse au travail informelle, où l’on pouvait solliciter auprès des chefs d’équipe voyageant sur la même ligne.

La gare de Charleroi-Ouest, qui avait entre-temps vu le jour, était elle aussi une ruche de navetteurs flamands, surtout originaires du Brabant. « Des gens rudes », m’a raconté une ex-enseignante. Dans les années cinquante, elle quittait chaque matin Jodoigne pour aller donner cours à Couillet, à l’est de Marcinelle. Les wagons de deuxième classe étaient remplis de navetteurs flamands. Quand elle y repense, elle sent encore l’odeur de renfermé des coupés. Mais ce n’était pas ça le pis.

« C’était particulièrement désagréable de devoir s’asseoir au milieu de tous ces hommes. J’avais peur. Pour nous, jeunes filles sages issues de la classe moyenne du Brabant wallon, la confrontation avec ce sous-prolétariat flamand représentait un choc culturel. J’ai souvent regretté de ne pas avoir de billet de première classe. Cela dit, j’imagine que ces Flamands n’étaient pas heureux non plus d’être dans ce train. Tout le monde préfère travailler près de chez soi, c’est normal. »

Nous sommes à nouveau un lundi matin, dans un autre siècle. Charleroi-Sud a été dépouillée jusqu’à l’os et attend une rénovation. Le seul accès aux quais passe par un étroit tunnel qui sert de lieu de rassemblement aux sans-abri des environs. Il y a bien longtemps que les Flamands ne viennent plus à Charleroi. En 2005, le chômage atteignait dans l’arrondissement 28,1 %, soit presque quatre fois plus qu’en Flandre.

Extrait 2.

En route pour La Louvière, je repasse dans ma tête ma visite chez Jean Guy, jusqu’à ce que mes pensées soient chassées par un grand bruit venant du canal Bruxelles-Charleroi. Je fais demi-tour et atterris à la frontière entre Jumet et Pont-à-Celles, près du vaste terrain d’un ferrailleur. Des camions chargés d’armoires métalliques rouillées, de carrosseries comprimées, de fil de fer et de déchets d’acier circulent dans un sens et dans l’autre.

C’est un adieu presque biblique à la ville. Car c’est la vieille Wallonie que l’on transporte, jette, trie, déchiquette, comprime, démantèle à l’aide de bras mécaniques, empile et stocke ici. C’est de la sidérurgie qu’est venu le fer qui a fait la grandeur de la ville, c’est à la sidérurgie qu’il retournera. Pendant que j’observe cette activité, je sens envahi par ce sentiment d’impuissance que le journalisme d’investigation me procure bien souvent.

Enfant, vous tenez votre épuisette dans le ressac, vous sortez de l’eau deux tourelles, une coquille de moule vide, un crabe et une étoile de mer avec un bras manquant. Vous triez, rejetez le coquille et un morceau d’algue dans les vagues. Vous recueillez soigneusement le reste de la prise dans un petit seau en plastique et vous criez : « Chers lecteurs, regardez, regardez… c’est la mer ! »

J’ai marché et roulé des journées entières dans cette ville. J’ai lu et regardé. J’ai parlé avec des dizaines de Carolos, pris des notes dans des cahiers, sur des feuilles, des cartons de bière et des tickets de caisse, dont j’ai ensuite jeté la plupart. Distiller le reste du butin en quelques paragraphes et les présenter sous le titre « Charleroi » m’apparaît comme une forme de prétention qui, à y regarder de plus près, s’avère être une crise de panique. Un océan entier s’est faufilé entre les mailles de mon filet, des trillions d’autres Charleroi, tout aussi légitimes, tout aussi imparfaits ont été emportés. D’où me vient cette ambition de tout de même vouloir en décrire un ?

Peut-être une nouvelle question pourra-t-elle me consoler de la première. Auguste de Winne aurait-il aussi ruminé devant les mailles de son filet, quelque part dans la baraque remplie de courants d’air d’une dépiauteuse de lapins renaisienne ? Il était un homme de mission, à la conviction inébranlable, vivant à une époque où le journalisme était encore au service des idéologies. Aucun curé ni patron d’usine n’a reçu la parole dans À travers les Flandres. De Winne n’a visité que des endroits où le socialisme avait réussi à s’organiser, que ce soit par le biais de la boulangerie coopérative De Zon ou de l’œuvre de propagande des associations de quartiers gantoises. Seuls les camarades ont eu voix au chapitre.

De Winne était activiste plus que journaliste. Mais sa foi aurait-elle ne fût-ce que vacillé ?

Un camion vide fait trembler le sol dans un nuage de poussière et me signale en klaxonnant que je suis dans le chemin.

Il est temps de partir.

Ougrée

 

Borinage, un extrait.

 

Vincent van Gogh écrit à son frère Theo en 1880 : « Ce qu’est la mue pour les oiseaux, le temps où ils changent de plumage, cela c’est l’adversité ou le malheur, les temps difficiles pour nous autres, être humains. On peut rester dans ce temps de mue, on peut aussi en sortir comme renouvelé. »

Les mots annonçaient un revirement dans la vie de Van Gogh. Après un an et demi de séjour dans le Borinage, il commença lentement à se tourner vers une autre religion, à savoir la peinture. J’ai relu ce passage il y a quelques semaines, dans le restaurant de la gare de La Louvière, un établissement avec vue sur les friches industrielles assainies où un Centre aquatique est en construction. Le fragment semblait correspondre à ce que je voyais autour de moi, une Wallonie en mue.

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